Pauline la "Bossuette"

Pauline la "Bossuette"

A MARIE, MON AMIE.

Le 18 Septembre 2013

Lorsque j’ai rencontré Marie, en 99, au comité Tlemcen, elle avait l’âge où l’on commence à être sage, raisonnable, posée, prudente… Marie n’était rien de tout cela. Ce n’était pas le genre à faire de la broderie, du tricot ou des sudoku seule dans son salon…

Il lui fallait de la vie autour d’elle, des gens, du mouvement, du bruit, des rires, de l’amitié.

Elle était infatigable, débordante de projets immédiats ou à long terme, de rendez-vous variés.

Elle vivait à cent à l’heure, rebelle à tout conseil de modération… Il n’est pas encore né celui qui l’aurait fait renoncer à ce qu’elle avait prévu d’irraisonnable ou de dangereux.

Elle revendiquait sa liberté de fumer même si elle savait qu’elle mettait sa vie en danger.

« J’ai la chance avec moi, disait elle, j’aurais dû mourir en 1975, je suis tombée sur un cardiologue qui a tenté sur moi la première opération de pontage coronarien en Europe. Alors maintenant ma vie, c est du bonus, il faut que j’en profite au maximum ! »

Peut-être, était-ce pour cela que ses copains de Ménilmontant l’avaient surnommée « Moustique » : ce petit insecte hyperactif, ne restant jamais en place, électrisant son entourage et que personne n’a pu jamais dompter, ni mettre en cage. Comme lui, elle était affamée, mais pas de sang, elle était affamée d’amour et d’amitié et elle en voulait des preuves.

En Novembre dernier, lors de la semaine de projection du film « Nous étions des enfants » organisée en région Centre par le CERCIL, Marie est venue pour témoigner au centre « Résistance et Liberté », à Thouars.

Un de ses vieux projets à long terme était de retourner dans le village de St Germain des Prés, en Anjou, où elle avait été cachée pendant la guerre, avec sa sœur Régine.

Profitant de sa venue dans ma province, j’avais organisé un rendez-vous avec cette municipalité et nous étions attendues à la mairie de St Germain, où nous allions retrouver Alice la petite fille de Mme Maréchal, sa « vilaine » nourrice !».

Dans la voiture, Marie, me raconte ses souvenirs chez cette nourrice qui s’occupait aussi de 4 ou 5 enfants de l’Assistance publique, avec sa fille, Louisette, fiancée à un soldat prisonnier que Mme Maréchal n’aimait pas.

La vie était très dure, pour ces petites parisiennes, dans ce hameau isolé, à 4 km du bourg. La route pour aller à l’école, le ventre vide, dans le froid et les brouillards des bords de Loire lui paraissait tellement longue et effrayante bordée des silhouettes menaçantes des peupliers squelettiques.

Marie avait souffert de la dureté de cette femme qui ne manifestait aucune gentillesse à ses petits pensionnaires orphelins. Seule Louisette lui montrait de l’amitié et lui donnait, en cachette, une pomme ou un bout de pain.

Marie pensait tous les jours à sa famille si joyeuse et si accueillante. Elle n’avait aucune nouvelle de ses parents. Les reverrait-elle un jour ?

Et ses frères et sœurs : Monique, Anna, Eliane, Marc en danger dans un groupe de résistants et ses petits frères Henri et Armand, étaient-ils encore vivants ?

Elle n’avait plus personne pour l’aimer...

A notre arrivée à la mairie, la secrétaire et plusieurs élus nous accueillent et écoutent avec émotion l’histoire de Marie. Alice nous emmène dans la maison de sa grand-mère, maintenant rénovée par de nouveaux propriétaires qui nous attendent avec une petite bouteille de Layon.

Marie retrouve au premier étage, le dortoir des garçons, la chambre des filles, retrouve l’arbre de la cour, la maison des voisins où elle allait jouer, évoque la cheminée disparue, le vignoble sur l’autre rive de la Loire. Alice lui confirme ces souvenirs fraîchement retrouvés.

Elevée par sa grand-mère après la mort prématurée de sa maman, Alice avait aussi souffert de la dureté de sa grand-mère envers les siens. Elle lui a jamais rien dit sur cette période de la guerre.

Alice nous invite dans une chouette auberge à Champtocé, ville où avaient été cachés les petits frères de Marie… Elles confrontent leurs souvenirs qui confirment à Marie qu’elle ne fantasmait pas cette vie traumatisante.

Au retour, Marie est toute requinquée.

La sombre maison de son enfance n’existe plus. La nouvelle n’a gardé aucune trace de ses peurs et de ses cauchemars et elle s’est fait une nouvelle amie.

Marie, mon petit Moustique, qu’est-ce qu’on fait quand on a vécu trois ans privée d’enfance et de marques d’affection ?

Comment peut-on rattraper le temps perdu et combler ce vide insupportable ?

Et bien tu voles à cent à l’heure, tu butines plein d’amitié à tous les pistyls de tes copains retrouvés.

Tu veux rattraper le temps perdu et ne rien rater.

Tu ne peux vivre seule. Un Moustique de Ménilmontant ne survit qu’en groupe.

Alors tu deviens militante, tu t’inscris au Parti, tu pars en camping avec ton essaim, tu vas à toutes les manifestations contre les insecticides de tout genre…

Tu vas danser aux Métallurgistes avec la bande de Ménilmuche.

Et tu rencontres l’homme de ta vie. L’unique, le magnifique Jacques qui te prouve son amour en te donnant tes deux filles, Brigitte et Sylvie qui sont tes plus grands bonheurs. Ouf te voilà enfin rassurée et apaisée !

Tu ne seras plus jamais seule...

"Mais c’est des trucs de grands ça ! Et tes 3 années d’enfance perdues, Marie, qui te les rendra ?"

C’est Marie, elle-même, qui ne supporte pas l’injustice - elle l’a déjà vécue douloureusement l’injustice, quand l’ignoble « Maréchal nous voilà » avait fait annuler son premier prix du concours de la meilleure rédaction des Fêtes des mères, parce qu’elle était née juive !

Et encore, quand sa sœur Anna avait été arrêtée et torturée en 1943 par la milice, alors qu’elle n’avait rien fait ! - C’est donc Marie, elle-même, dis-je, qui va se rendre Justice.

Premièrement :

Elle va garder, blottie au fond de son cœur, son enfance cabossée qui aura le droit de récupérer la liberté de faire tout ce dont elle a été privée, pendant ses trois années de traque, à savoir : le droit de faire des bêtises, des caprices, des colères, l’école buissonnière, et aussi celui de désobéir, et d’être de mauvaise foi …

Deuxièmement : pas le droit de la punir ou de ne plus l’aimer.

Les droits basiques des enfants quoi ! et ça, pour toute la vie.

Et c’est pour ça que Marie n’en faisait qu’à sa tête, électron libre, incontrôlable. Un mélange de Marie la sérieuse, l’efficace, précieuse au sein du Comité, et de Moustique l’enfant, toujours là, pointant son museau, pour rire, manger, faire la fête. C’est ce mélange qui faisait tout son charme auquel on ne pouvait résister

Marie la forte, Mère et Grand-mère généreuse, responsable, qui veillait sur sa tribu avec amour, à la foi hyper protectrice, toujours inquiète « La comtesse ? trop de soucis, Moustique ? travaille trop, Alain ? serait temps qu’il se repose, Stéphane ? combien de temps, ça dure la crise d’adolescence ? Il a tout pour réussir. Faut lui donner le temps… »

Et Marie la fragile, qui avait tellement besoin de ses amis et de leur présence, de sa famille et de son amour. Elle n’avait jamais assez d’amour.

Et pourtant, elle en avait des amis à butiner. Des amis d’avant, Mounette, Annette, Léna, Rosa, Paulette, Francine, Rébecca, Léon, Jo, Jacques, Henri…et tant d’autres et des amies plus récentes, Georgette, Eliane, Carine, (ma fille, qui était devenue un peu la sienne) et qu’elle entraînait dans ses activités multiples… Et aussi les barmen qui lui faisaient la bise dans ses bistrots préférés de la Place des fêtes, de la rue Pelleport, de la rue Orfila, de l’avenue Gambetta.

Nous nous y retrouvions fréquemment avec Georgette. Elle se gorgeait de petits cafés défendus et grillait quelques cigarettes interdites, mais qu’est-ce qu’ils y connaissent, les médecins, à la thérapie par le plaisir ?

Ces médecins de l’hôpital, qui, la semaine dernière, ont capitulé devant Marie la fumeuse rebelle qui leur a fait son grand numéro de « C’est moi qui commande… C’est moi qui décide ! » .

Lors de notre dernière conversation téléphonique, jeudi dernier, nous avions prévu de fêter cette victoire quand elle serait dans la maison de convalescence de la rue Fessard. Nous allions en faire encore des choses, cette année.

Nous avions une réunion du comité prévue ce matin à laquelle elle pensait. « Je vais vous manquer ». a t-elle dit, « mais on se rattrapera après ».

Ma courageuse petite Marie qui ne veut pas renoncer, qui ne se plaint jamais de ses douleurs, qui veut rester toujours debout et toujours libre de décider. Ma petite communarde, toujours prête au combat pour changer le monde, oui, tu vas nous manquer.

Je pense que c’est toi qui as décidé cette nuit-là, librement, de t’envoler discrètement vers un autre univers où t’attendent (peut-être) ceux que tu as tellement aimés et que ton Jacques que tu « engueulais » chaque jour, parce qu’il t’avait quittée, va enfin te répondre.

Un Moustique de Ménilmontant ne peut pas se déplacer en fauteuil roulant, ni vivre en cage.

Nous ne pouvons que nous incliner, et te répéter que l’on t’aime, que l’on t’aime encore, que l’on t’aimera toujours, que tu nous manques déjà.

Mais un jour, je te le jure, j’irai te retrouver et on fumera une clope assises dans les étoiles...

Pauline

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Pauline la "Bossuette"

Pour OPHELIA

9 octobre 2013

Philippe avait l'habitude de lire chaque soir, à Ophélia, des textes, des poèmes qu'il avait choisi pour elle...

Quand nous étions au Québec, en tournée, avec lui - tournées, limitées impérativement à pas plus de 15 jours loin d'Ophélia - , il lui téléphonait chaque jour, avant d'entrer en scène et après le spectacle et lui faxait des petits dessins ou des petites phrases au fil de ses émotions.

“Philippe est formidable” disait souvent Ophélia, droguée des mots de son tendre troubadour. “T'es bien chanceuse...” lui répondais-je, avec une pointe d'envie...

Quand Philippe est parti pour son ultime tournée au delà des étoiles, il lui a laissé des milliers de mots, écrits sur des cahiers de1956 à 2008.

Dix-neuf mille pages à lire, à trier, à choisir.

Trois ans en compagnonnage avec les mots de Philippe pour en faire une œuvre où elle a mis le point final lors de notre dernière rencontre, il y a trois semaines...

Trois cent cinquante pages dans lesquelles j'ai picoré, de ci, de là, les mots de Philippe pour rendre hommage à notre merveilleuse amie Ophélia ...

" Juillet 1966

Je trouve tout naturel de respirer au même rythme qu'Ophélia.

Tout naturel qu'ici dans ce silence, cet isolement, nos soirs et nos journées soient tellement harmonieuses.

C'est comme une eau dans laquelle nous, poissons, nous vivons.

D'ailleurs, dès qu'on ne se sent plus, dès qu'on ne comprend plus le rapport persistant, permanent qui nous unit, on est paumé, on bat de l'aile, on n'est plus soi-même.

Qu'est-ce qu'on serait devenu l'un sans l'autre : Ophélia, la proie des analyses psychologiques des enfants, des frangins, et moi, celle des potes à qui je me dois toujours, de rendre des comptes, pour ne pas qu'ils m'en veuillent.

Tous les deux certainement pas mal, mais sur une patte.

Août 1967.

Ophélia. Jolie blonde, bronzée, intelligente.

Elle ne dit jamais de choses qui me hérissent, mais fait des remarques intelligentes.

Elle est aimée des gens que j'aime : Billetdoux, Lecoq, Lamorisse.

Elle organise ou n'organise pas, trouve la meilleure solution, prévoit le repas.

Elle construit et favorise la vie.

Janvier 1983

Je pense à l'énigmatique Ophélia dans sa maison du Var, seule, avec ses livres, ses cours super raturés de sa petite écriture.

C'est sa création, sa trace, son essence, et, comme moi, rien n'est plus important.

C'est ainsi qu'on se sent bien face aux autres. Face ou avec.

Octobre 1997

O mon Tiounet, mon Ophé. Dans nos travaux, notre recherche, à nos âges, on continue ce lien qui passe par l'amour, mais qui sait que la mort existe et qu'elle menace nos âges.

Mars 1999

Si je devais mourir maintenant, j'aurais accompli ma vie...

La rencontre avec Ophélia étant déterminante.

O. C'est un lac avec des eaux profondes et sa surface joyeuse qui reflète les montagnes de sa vie et d'Italie.

Janvier 2000

Je t'aime, mon Ophélia. Nos âmes se baladent par la main, attentives et curieuses, essayant de ne pas trop subir le temps si toujours pressé et d'aller à l'étonnement beau.

Avril 2003

Ce soir, Ophélia fébrile et ardente fait une communication sur les groupes et l'adolescence. Elle est admirable.

Et je vois comme son énergie discrète a pu animer des équipes de recherche et, de l'intérieur, m'animer moi.

2004

Mon Ophélia se débat avec ses pairs.

C'est comme si elle soulevait une pierre tombale pour jouer de sa petite flûte...

Août 2007

Je vais avec le maire, mon ami Victor, choisir mon emplacement dans le petit cimetière d'Hardivilliers...Ça m'a toujours frappé la petitesse des cimetières par rapport au village ou à la ville. Pourtant ils sont nombreux, les morts.

J'espère que - sans souffrance et sans diminution - j'irai le plus lentement possible vers ma tombe d'adoption, pas loin de la clef des champs.

Je suis en sursis. Quelque chose m'épargne. Et Ophélia aussi.

Les choses continuent, continueront dans le cœur, l'esprit, le voyage des gens.

Les traces poétiques sont des rivières."

Voilà, ma merveilleuse et tendre Ophélia, rejoins vite ton Philippe, dans sa cité irradieuse, où toutes les âmes "Marchent, Larges, Librement, Très bien" .

Et ne vous lâchez plus jamais la main...

Pauline

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